Les amoureux du vin prennent souvent la voiture pour une route riche en découvertes et en rencontres. Mais si le coffre permet de transporter une précieuse cargaison, la sécurité (tout le monde n’a pas le réflexe de cracher) reste peu optimale. Alors pour une destination lointaine (le sud), nous avons placé notre valise dans un train. En ligne droite vers les vignes et le soleil, vers les vignerons et les restaurateurs du Languedoc.

Riche de son histoire et de ses vignes, cette région française sait mettre en avant ses forces et tirer les conclusions de ses faiblesses. Jouissant d’une réputation certaine, les vins du Languedoc tentent de séduire tout le monde. Au risque de viser trop large ? Notre visite dans la région de Carcassonne permet de découvrir les appellations d’origine contrôlée (AOC) de la région mais surtout de tordre le coup à quelques clichés sur les vins du sud.

© Cédric Dautinger

1. Une réputation qui reste ancrée dans les esprits

Longtemps, les vins du sud de la France offraient une alternative moins onéreuse et facile au grand-public. Avec une première réputation peu glorieuse pour des vins, certes médiocres, mais ayant survécu à de nombreuses crises : apparition du phylloxéra en 1864 ou violente révolte des vignerons en 1907 pour ne citer qu’elles.

Conscients de cette problématique, les vignerons et professionnels du secteur suivirent la tendance générale et lancèrent la création d’AOC (appellations d’origine contrôlée) avec une première reconnaissance dès 1936 (il y a donc 80 années) de l’AOC Muscat de Frontignan. Récemment sont apparues l’AOC Picpoul de Pinet (2013), l’AOC Terrasses du Larzac (2014) et l’AOC La Clape (2015). La moitié des 40 000 hectares de vignes de la région se trouve désormais en AOC, principalement sur les terrasses et dénivelés de ce paysage aux sols multiples et aux nombreuses montagnes et collines.

Cette évolution continuera, comme nous le confirme Jérôme Villaret (délégué général du CIVL) et les 36 dossiers en gestation pour la reconnaissance de nouvelles AOC. La volonté actuelle semble vouloir aligner les appellations sans créer de confusion auprès des consommateurs. Pourtant ceux-ci (surtout en-dehors de la France) commencent à peine à reconnaître et retenir les AOC existantes. D’ailleurs, une certaine image moderniste provient de cette relative fraîcheur dans l’esprit des amateurs de vins.

Ainsi, l’AOC Fitou pourrait devenir un cru de Corbières (on vous laisse imaginer la longueur du titre sur l’étiquette) et d’autres changements pourraient entraîner une nouvelle masse d’informations à retenir et expliquer. Avec également (et surtout) une hausse des prix pour les vins qui passeraient en AOC, une baisse des prix des vins de moindre qualité (qui n’entrent pas dans le cahier des charges d’une AOC), pour finalement principalement se débarrasser d’une réputation. Du moins, pour le grand-public actuel !

La meilleure solution pour se forger une opinion reste la dégustation. De nombreuses initiatives existent pour vous faire découvrir les vins mais surtout les terroirs de la région. Profitez d’une escapade dans le sud pour vous promener avec un guide, rouler en Deux Chevaux ou vous muscler sur un vélo, avec comme récompense les conseils avisés des professionnels locaux. Les cavistes, restaurateurs et bars à vin de Belgique, offrent également de plus en plus d’excellents crus languedociens à découvrir !

© Cédric Dautinger

2. Une palette chromatique plus vaste qu’on ne l’imagine

Le sud de la France évoque souvent des rosés bien frais quand le soleil pointe son nez. Pourtant, il regorge également de rouges et blancs succulents, ainsi que d’une gamme de mousseux et vins doux naturels traditionnels.

Le Languedoc propose des milliers de vins, dont certaines particularités sortent du lot. Ainsi, l’appellation récente Picpoul de Pinet, située au nord du fameux Cap d’Agde et donc juste sur les rives de la mer Méditerranée. Ses vins blancs minéraux et frais gagnent une légère note saline, qui magnifiera les fruits de mer de la région ou d’ailleurs. Parfaits en accompagnement pour des huîtres ou une casserole de moules, ces vins peuvent aisément remplacer d’autres choix jugés trop fades.

© Cédric Dautinger

Plus loin, à l’extrême-ouest de la région, se trouve Limoux et ses blanquettes. Développés par des moines, la région revendique la première mise par écrit d’une technique semblable à la méthode champenoise. Les mousseux locaux y perdent en renommée mais y gagne en liberté. Mêlant modernisme et tradition, vous auriez tort de bouder les mousseux du Languedoc, de Limoux ou même d’ailleurs.

Pour terminer de vous convaincre, terminons avec un coup de cœur découvert récemment : le Rancio. D’après les légendes, le roi François Premier adorait en boire un verre à son retour de la chasse, ce que nous explique le propriétaire de la Croix Chaptal. Issus d’un élevage oxydatif, ces vins puissants utilisent un nom catalan (avec l’accord de l’Espagne). Légèrement minéral et plus léger qu’un vin liquoreux, les notes complexes qui dominent sont le miel, la prune, les noix et les amandes.

© Cédric Dautinger

3. Remplir sa cave : une quête qui a encore du sens

Les tendances du marché ne mentent pas : une majorité des consommateurs achète du vin pour une consommation rapide. Que ce soit pour le repas ou comme cadeau, peu de bouteilles restent à l’abri dans une cave ou un frigo spécialisé. De plus, seules certaines régions prestigieuses semblent convenir pour garnir nos étagères et autres cachettes. Pour notre dégustation de millésimes languedociens 2006, les organisateurs ont même dû convaincre les vignerons ! Persuadés que les vins perdraient en qualité, ils furent surpris tout autant que les journalistes présents.

Abbaye du Penouillet : situé près du Pic Saint-Loup, le vignoble est principalement constitué de sols calcaires d’où est puisée une certaine fraîcheur, même si l’impression visuelle de ces terres rouges à 150 mètres d’altitude peut tromper. Désormais intitulé « bergerie » suite à une mésentente avec l’abbaye encore en activité, ce premier vin offre une certaine finesse mais pas forcément de typicité explosive.

Les Glorieuses du Clos Marie : dans la même zone que son prédécesseur, la fraîcheur surprenante proviendrait de la vendange du millésime. Son nez complexe et intense donne soif, pour des tanins fondus qui enrobent le palais. Sa robe rouge grenat au ménisque orangé ne trompe pas sur son âge, pour un vin qui pourrait encore se garder quelques années sans problème. L’attaque rafraîchissante et minérale étonne, avant de laisser place à des notes épicées et animales qui s’estompent agréablement.

Solen du Domaine les Aurelles : profitant d’un territoire constitué de basaltes et d’ancestraux galets siliceux, ce vin jouit également d’une belle robe grenat aux reflets orangés. Son nez chaud indique qu’un éventuel carafage pourrait réduire les impressions trop intenses de sous-bois et de cuir animal, qui donnent une astringence et une chaleur trop intenses.

Epervier du Château Pech-Redon : vin rare suite à un acte de vandalisme, qui évitera aux moins téméraires de se rendre au massif de la Clape pour découvrir ce vin proche également de la mer. Du vent, du soleil, un sol calcaire et une AOC obtenue en 2015, voilà les ingrédients d’une réussite préméditée. Le nez chaleureux et épicé rappelle la garrigue sèche et le vinaigre balsamique. En bouche, des fruits rouges croquants s’ajoutent à une complexité construite sur des tanins fondus et du caractère.

Mas Julien : les terrasses du Larzac donnent de succulents vins, point d’exception ici. Un beau nez intense magnifie une robe rubis. A la dégustation, la cerise fraîche ajoute une légère acidité qui enrobe les arômes de fruits rouges sur une amertume discrète. Très bonne longueur en bouche, pour ce vin gourmand.

Peyre Rose Numéro 3 : ce Grés de Montpellier a passé son élevage en foudre puis en cuve. Sa robe grenat accompagne un nez ouvert et classique pour un vin qui demeure extrêmement sympathique et équilibré. Le tanin discret masque moins une acidité affirmée, qui retranche ce vin vers les valeurs sures dans une cave.

© Cédric Dautinger

4. BIO, plus qu’une mode : un engagement croissant

Chaque année, les surfaces viticoles françaises étendent leurs contrôles et leurs appellations biologiques. L’image du bio dans le vin en bénéficie, avec l’arrivée tendance de la biodynamie actuelle. Loin des clichés, les cuvées bio se composent d’excellents vins, dont certaines perles à découvrir :

La Centaurée 2014 (AOC La Clape Blanc) : robe translucide auréolé d’un ménisque doré. Le nez intense, flore et légèrement boisé, laisse place à une attaque acide et fraîche qui rappellera le citron vert. Une belle longueur minérale englobe des notes d’agrumes comme le pamplemousse.

Allegro 2014 (AOC Faugères Blanc) : de faibles reflets parsèment une robe transparente alors que le nez discret donne quelques notes florales. Heureusement, l’attaque révèle une intensité sur la pêche blanche. Son prix lui confère une force de frappe intéressante, pour un vin rectiligne qui n’entre pas dans les détails.

Les nonnes 2013 (AOC Minervois Blanc) : robe également translucide avec des reflets jaunes paille. Le nez discret légèrement épice cache un magnifique équilibre entre le tanin fondu, la rondeur et l’acidité fraîche.

Grande Cuvée 2014 (AOC Saint Drézéry Rouge) : douze mois en fût de chêne confèrent à ce vin des arômes classiques de boisé, de vanillé et de toast beurré. Cependant, notons une belle balance entre le tanin désormais fondu et relativement discret pour ce beau représentant de l’appellation, certifié bio.

Oppidium (AOC Languedoc Rouge) : la Villa Dondona essaye d’innover en combinant différents terroirs et techniques. André Suquet profite de sa retraite pour s’adonner à sa passion avec l’aide de sa femme, Jo Lynch (artiste de la même famille qu’un certain David Lynch). Après un passage d’un an dans des fûts neufs de chêne, ce vin apporte des arômes de garrigues sauvages qui complètent l’expérience d’un repas juteux.