Voilà un titre bien simple pour un sujet très complexe ! Profitons de l’occasion (et d’une passion immodérée pour les bonnes boissons de votre auteur) pour lancer des larges pistes de réflexions, ouvrir nos horizons et surtout laisser la parole aux femmes.


Si elles aiment en général moins les bières et préfèrent les cocktails sucrés, c’est par méconnaissance et par tromperie des commerciaux. L’amertume trop prononcée se retrouve ainsi dans le chocolat 90% ou le café qu’elles affectionnent. Et le taux élevé d’alcool se cache plus facilement dans les cocktails que dans un bon verre chargé en tanins (pourtant les femmes de plus de 35 ans privilégient volontiers le rouge).

Heureusement, les femmes se passionnent plus pour le vin. La principale raison, un peu ironique, se trouve dans le rôle de responsable des achats que de nombreuses femmes occupent encore (65% des vins achetés chez notre voisin français le sont par des femmes). Comment choisir le vin pour le repas du soir sans connaître quelques subtilités dans le domaine ? Et comment ne pas se faire avoir par des étiquettes marketing aux couleurs chatoyantes qui attirent la gente féminine… pour proposer de la piquette qui risque tout simplement de les dégoûter à tout jamais du vin… Avec une hausse de la consommation de vins rosés (qui est bien plus désormais qu’un phénomène de mode) et d’inscriptions dans des formations professionnelles, les femmes débarquent enfin dans le monde viticole. Ou plutôt re-débarquent… Intéressons-nous plus particulièrement aux professionnelles du secteur, pour saisir leurs points communs mais également leurs particularités.

Interview de Pauline Lozano, directrice commerciale et responsable grands comptes chez Adrien Vacher Distribution (Les Vignerons Savoyards) 

Yap : Le monde du vin reste majoritairement masculin. Quelles seraient les pistes pour changer cet état de fait ?

Pauline Lozano : Effectivement le monde du vin reste majoritairement masculin si on se place dans la production pure, mais dans les activités annexes (commerce, marketing, caveau…), on retrouve beaucoup de femmes. Je crois que c’est le cas des métiers agricoles en général qui étaient historiquement assurés par les hommes pour les tâches physiques. Mais le monde du vin évolue, les mentalités aussi, et les femmes ont donc véritablement leur mot à dire en matière de vins ! De ce constat ressort aussi que les femmes s’initient au vin avec des produits plutôt légers, gourmands, séduisants, et en production, les femmes s’intéressent de plus en plus à ce métier, avec plus de sensibilité pour se rapprocher de ces consommatrices nouvelles amatrices de vins. C’est donc un cercle vertueux qui se met en route !

En tant que femme, pensez-vous aborder de façon différente (que vos collègues masculins) votre approche du vin ?

Si je me compare à mon père ou aux deux maîtres de chais avec qui je travaille au quotidien, je pense que nous avons un discours moins formel et moins catégorique. Sur ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas, mais aussi sur le souci de faire du vin pour ceux qui le boivent mais pas forcément exactement comme il l’a toujours été. Des rosés frais et très clairs, des blancs légers, des rouges très fruités plus que tanniques. Et surtout l’approche visuelle est primordiale pour moi, je pense que nous devons avoir des bouteilles toujours plus attractives, modernes et avec des touches un peu « girly » ; n’oublions pas que ce sont les femmes qui achètent.

Comment convaincre plus de femmes de travailler dans le vin ou de s’intéresser aux vins ?

Simplement par des communications positives, une formation peut être ciblée ou en tout cas ouverte à la place de la femme comme vigneronne, par des témoignages de femmes qui ont fait le choix d’en faire leur métier !

Pouvez-vous décrire votre travail quotidien et si le fait d’être une femme a déjà eu des impacts dans votre travail ?

De mon côté, je me concentre sur la commercialisation de nos gammes de vins avec tout ce qui s’y rapporte (création d’étiquette, gamme, type de bouteille, clientèle). Etre une femme n’est pas dans le point qui fait la différence ; au contraire les clients sont souvent ravis de voir une jeune femme venir vendre, promouvoir son vin et transmettre sa passion. C’est plutôt un atout pour moi qui suit dans l’aval de la filière. Du côté de la production, nous sommes une entreprise familiale et les vignerons avec qui je travaille saluent plutôt ma démarche et m’encouragent à persévérer !

La place de la Femme dans le vin en tant que consommatrice et productrice

Pour aborder la thématique historique de ce point, il convient de balayer l’histoire du vin en général. Apparu dans des régions méditerranéennes, il a sans doute toujours connu l’apport des femmes, au minimum dans les forces ouvrières. Le premier cliché historique controversé qui a la peau dure consiste à croire que les femmes se contentaient de rester au foyer ou de partir à la cueillette des baies. De nos jours, la plupart des historiens et archéologues s’accordent pour leur accorder une place lors des parties de chasse et des travaux manuels. D’une manière générale, les forces ouvrières de toutes les époques et sociétés ont toujours dû mettre à contribution le maximum de personnes possibles (y compris les enfants) pour assurer un rendement correct. Le travail de la vigne, agricole, n’échappe pas à la règle.

A l’origine, si l’on attribue la création du vin à Noé ou à Bacchus, les femmes furent rapidement mises à contribution pour élaborer le divin breuvage (qu’il soit sang des dieux ou qu’il coule à l’infini au paradis). L’Egypte antique, berceau du vin, en témoigne par les nombreuses représentations du travail de la vigne que l’on peut observer dans les tombeaux des notables et classes supérieures de l’époque. Une habitude que l’on doit d’ailleurs à Akhenaton, qui créa la première religion monothéiste et un style artistique centré sur la vie quotidienne. Des instruments et des ingrédients servant à fabriquer de la bière furent également retrouvés dans des tombes de dignitaires féminines égyptiennes.

Les tombes des nobles celtes et gauloises recèlent également de services à boire plutôt que d’armes, alors que ces femmes prirent le pouvoir souvent par la force (en témoigne la farouche Boadicée). La rupture de ce lien entre les femmes et le vin survient dans l’Empire Romain puis dans la chrétienté. Ainsi, on dit que les Romaines qui goûtaient le vin (omniprésent et symboliquement important dans cette société) risquaient le bannissement et la honte. Les hommes s’attribuent le vin et le transforme en symbole de virilité et de pouvoir, en témoignent les ceps de vigne portés par les centurions qui guidaient les légions romaines en terrain barbare. L’Ancien Testament pose carrément un interdit dans le livre des Justes (chapitre 13) où l’ange de l’Eternel dit que « la femme s’abstiendra de tout ce que je lui ai dit. Elle ne mangera rien du produit de la vigne, et elle ne boira ni vin ni boisson enivrante, et elle ne mangera rien d’impur ». Cette maxime se généralise dans les trois religions du Livre avec Jésus qui transforme le vin en représentation symbolique de son sang sacré, que l’Islam interdit l’abus d’alcool sur terre et que la religion hébraïque n’autorise la consommation de vin que dans des cadres très précis.

Interview de Marie Gaudel, directrice de l’agence de communication Clair de Lune

Comment briser le cliché des « femmes douées en communication » uniquement, dans le domaine du vin ?

Marie Gaudel : C’est un constat que l’on fait sur chaque recrutement… Que des CV de filles ! De manière générale la « com’ » a longtemps été séparée en deux métiers : la pub (noble) plus masculine et les RP (champagne et hauts-talons) quasi à 100 % féminine et ce dans tous les secteurs. Je pense que c’est essentiellement dû aux recrutements dans les écoles : les garçons se dirigent vers les métiers de commerce et de marketing et les filles vers la communication… On est encore dans le cliché mais il perdure. Le cross métier avec l’arrivée du numérique a fortement rebattu les cartes et on est en bonne voie pour des équipes plus mixtes, enfin j’espère !

Comment le travail de Clair de Lune peut influencer une parité et une égalité plus juste pour les femmes dans le milieu viticole ?

Quand j’ai commencé à travailler dans le vin (il y a longtemps), les vignerons faisaient déguster le vin aux hommes de l’assistance et m’oubliaient au passage ! Depuis, le secteur s’est largement féminisé, aussi bien dans les métiers de sommellerie, qu’agents commerciaux et surtout avec une toute nouvelle génération de filles de vignerons qui entre en scène. Je crois que l’équation « vin = métier d’homme » est aujourd’hui caduque.

Dans le travail de l’agence au quotidien, devez-vous faire attention aux questions de genres ou au sexisme ?

Il n’existe quasi plus chez les vignerons. Par contre, dans les restaurants, il arrive encore (trop) souvent que le sommelier tendent la carte des vins à l’homme ou lui propose systématiquement de goûter le vin.

Quels seraient vos conseils ou recommandations aux femmes qui n’osent pas s’aventurer dans le domaine des vins ?

Elles doivent surtout se dire que la plupart des hommes n’y connaissent pas plus qu’elles ! Qu’elles n’hésitent pas à pousser la porte des cavistes de quartier, passionnés, qui sont toujours ravis de donner des conseils plutôt qu’elles se retrouvent figées devant un rayon de grande-surface. Elles peuvent également suivre quelques cours de dégustation (nombreux et peu coûteux) qui leur permettront de se « décomplexer ». Qu’elles sachent aussi qu’elles sont souvent meilleures en dégustation avec plus de sensibilité au goût. Côté job, qu’elles y aillent à fond, c’est un milieu passionnant avec des gens passionnés.

Le vin étant avant tout un travail familial, les femmes ont toujours occupé une place dans ce domaine, à l’ombre des hommes, certes. La consommation du vin par les femmes n’était alors pas du tout problématique, car on pensait que cette boisson fortifiait et donnait des compléments aux nourrissons. Comme pour la bière, sans doute car l’eau non-filtrée de l’époque représentait plus de risques sanitaires à la consommation. Au niveau de la vigne, les femmes pouvaient s’occuper de la plupart des travaux (de la récolte des raisins au travail de la terre et des vignes), avec peut-être une moindre importance pour les fonctions trop physiques. Elles perdirent cette présence lors de la mainmise du clergé catholique sur les vignes (malgré des représentations artistiques du travail des femmes dans les vignes que l’on peut observer sur certaines églises européennes de l’époque), qui prit fin en 1789 lors de la Révolution Française. Notons déjà que les régions viticoles hors de ce contrôle clérical connurent moins ce phénomène. Pourtant, un adage populaire interdisait aux femmes d’entrer dans les chais, pour éviter qu’elles ne fassent « tourner le vin ». Une croyance similaire à celles des marins, pour qui la présence féminine en mer portait malheur (ainsi que beaucoup d’autres choses, mais étrangement pas le rituel de boire énormément de mauvais rhum). De façon amusante, le dix-huitième siècle encourageait les femmes, surtout de la noblesse, à consommer des vins blancs ou effervescents, plaçant la région de Champagne en bonne posture pour séduire les dames de la haute-société. Pourrait-on y voir une prémisse au marketing actuel ciblant la gente féminine, le vin « féminin » de l’époque étant encore plus sucré ?

La consommation d’alcool par les femmes redevint un tabou avec l’époque romantique, où seules les femmes de petite vertu s’adonnaient aux plaisirs bibitifs. Un adage de l’époque résumait assez bien la situation : « Femme de vin, femme de rien ». Il faudra attendre l’émergence du féminisme pour revoir les femmes boire du vin, fumer des cigarettes et finalement gagner le droit de porter des pantalons ! Désormais, les dégustateurs professionnels s’inquiètent même de l’arrivée des femmes, que l’on suppose plus sensible aux goûts et aux odeurs.

La présence de femmes à des postes importants, malgré les pressions extérieures, apparut naturellement. En effet, en absence d’héritiers masculins matures pour diriger une exploitation, les veuves ont souvent simplement relevé leurs manches… Ainsi : « Dès 1788, la veuve Françoise Joséphine de Lur-Saluces reprend la tête du Château d’Yquem et lui donne, en collaboration avec son maître de chai, ses lettres de noblesse et sa renommée internationale. Au XIXe siècle, deux veuves encore, Jeanne Alexandrine Pommery et Barbe Nicole Clicquot, surnommée la « grande dame de la Champagne », reprennent les rênes de l‘exploitation et vont, en véritables manageuses, pérenniser et déployer leurs maisons. »

Ce phénomène s’observe encore largement aujourd’hui, où les femmes investissent des héritages familiaux ou rejoignent leurs maris dans le travail. Heureusement, les barrières tombent une à une et si les femmes se contentaient avant du rôle de vigneronne, elles deviennent désormais œnologues, sommelières et expertes dans certains domaines comme l’œnotourisme ou l’enseignement du vin.

Article publié originellement sur YAP!