La récente pandémie du Covid-19 relance un racisme affiché envers la communauté asiatique et plus particulièrement contre les Chinois. La peur de l’inconnu et la méconnaissance de notre propre alimentation, servies avec une grosse louche d’ethnocentrisme, libèrent une parole candide ou supposée humoristique qui cache un racisme bien trop accepté en Occident envers de supposés barbares.

Depuis des millénaires, nous considérons ceux qui sont externes à notre « civilisation » comme des barbares. La moindre différence peut servir de rappel pour marquer une infériorité des étrangers et de leurs pratiques. La Grèce Antique ou encore Rome vont illustrer ce rejet en choisissant le vin comme étant la boisson de leurs célébrations, en opposition aux cervoises (et autres prototypes de bières) brassées par les barbares. Dans les territoires conquis par l’Empire Romain, les centurions portent un cep de vigne comme symbole de pouvoir et les vignobles de la Moselle allemande témoignent encore de l’occupation de cette civilisation par son alimentation. Plus tard, les guerres incessantes entre la France et l’Angleterre aboutiront à la préférence nette du public belge pour les vins de Bordeaux. Notre alimentation se construit donc plus sur des choix idéologiques ou politiques que sur nos goûts.

Qui, aujourd’hui, se réjouirait encore de manger des plats de notre « civilisation judéo-chrétienne » (qui n’existe pas) comme des pieds d’éléphants farcis ou de la sauce de poisson (le garum) ou encore de dépecer un sanglier entier dans sa cuisine comme le faisait Maïté?

Les Musulmans de Belgique font les frais chaque année d’un racisme ouvert avec la volonté d’interdire l’égorgement rituel pour les moutons lors de rites religieux. Pendant ce temps, nos abattoirs industriels ne se soucient pas plus du bien-être animal lors de la mise à mort et la consommation de foie gras ne faiblit pas en période festive. Au niveau de l’argument éthique, seuls les végétariens et les vegans peuvent nous apprendre des leçons.

Les nuggets de poulet, consommés par une grande partie de la population, proviennent de poussins souvent broyés vivants. La planète entière, qui se rend dans un fast-food, compose alors la horde des barbares.

Les restaurants asiatiques sont largement critiqués lors du nouvel an Chinois, par exemple sur le manque supposé d’hygiène qui concerne pourtant toute la restauration rapide et bon-marché… Le grand-public crée rarement le lien entre la qualité du contenu de son assiette et le prix investi.

Le scandale de la viande de cheval dans les lasagnes montrent bien le méfait d’un trop grand capitalisme mais surtout la perte de repères des consommateurs concernant le prix d’un aliment.

La consommation d’animaux sauvages dans plusieurs pays et régions en voie de développement reste perçue comme une pratique à risque et une méthode barbare de se procurer de la viande. C’est oublier que le contact direct avec la forêt tropicale est une nécessité pour de nombreux habitants de la planète. Y aller pour cueillir des champignons, pêcher des anguilles ou, oui, chasser des pangolins, apporte son lot de dangers. D’un côté, la gastronomie mondiale récompense les chefs qui puisent des aliments de la forêt amazonienne (par exemple, des fourmis). De l’autre côté, la population occidentale rejette encore la vision d’un marché étranger où des animaux vivants restent gage de fraîcheur. Notons que la viande vendue dans certains marchés africains, pauvres en réfrigération et attirant donc les mouches, dégoûtent tout autant les Occidentaux.

Une vidéo, partagée récemment sur les réseaux sociaux, montrait un supposé marché en Chine. Pluie de commentaires négatifs sur les « barbares ». Il s’agissait d’un marché en Indonésie, pays où la forêt tropicale est menacée par l’industrie de l’huile de palme… largement utilisée pour l’alimentation occidentale. Sur place, un guide local m’avait averti avant de visiter un marché (où se fournissent pourtant les restaurants où nous mangions) que la vision pouvait me choquer.

En Europe, nous prenons pourtant les mêmes risques chaque année avec la saison de la chasse afin de tuer du gibier dans des conditions souvent plus que douteuses. Des animaux vivants sont transportés depuis d’autres pays pour être abattus sur nos terres pendant que d’autres espèces invasives sont introduites dans des biotopes alors perturbés pour ainsi justifier la présence de chasseurs et se rassurer lorsque l’on mange du sanglier ou un faisan. Au risque de parfois également amener des maladies via ces animaux, comme la fameuse peste porcine africaine de l’année dernière… venue d’Europe.

Consommation d’animaux domestiques ou domestiqués: la limite pour différencier les barbares?

Les animaux domestiqués subissent le même rejet lorsqu’ils diffèrent de l’alimentation habituelle. Chaque espèce y passe, ou presque. Les Hindous ne mangent pas du bœuf, les Musulmans pas de porc, deux piliers de la consommation occidentale. Avez-vous déjà vu des pétitions lancées par des pratiquants de ces deux religions pour nous interdire de manger les animaux concernés? Pourtant, de nombreux occidentaux lancent des appels pour interdire la consommation de chiens. Les asiatiques n’ont pas besoin des occidentaux pour savoir que les chiens font de bons animaux de compagnie. Comme les péruviens continuent de manger les charmants cochons d’inde. Et que nous continuons sans aucun problème à manger des porcs, animaux pourtant jugés comme plus intelligents que les canidés. De la même manière, n’importe quel Chinois trouvera très étrange que les Belges mangent du lapin ou du cheval. Les plus fins gourmets s’étonneront de l’oubli si rapide des Occidentaux concernant leur consommation de chiens, encore en vigueur lors de la colonisation ou des périodes de guerre par exemple.

La presse belge avait relayé une fake news plutôt grossière concernant de la viande de chien vendu comme du poulet sur l’île de Bali, pour le plus grand effroi des touristes occidentaux. Mais pourquoi les Balinais auraient-ils échangé une viande bon marché et relativement neutre en goût par celle du chien, plus chère et très forte? Il n’y a pas de bonne réponse puisque ce n’est jamais arrivé.

Réactions belges du 03/04/2020 concernant l’alimentation chinoise. Normal remplace ici civilisé.

La consommation d’insectes est également un cas intéressant. La plupart d’entre-nous les trouvent répugnants et n’envisagent pas de les manger. Pourtant, si les insectes européens étaient plus gros, nous les aurions sans doute ajoutés à notre menu habituel depuis des siècles. Dans d’autres cultures, qui définissent d’ailleurs les insectes différemment de nous, les grillons et autres larves complètent une alimentation moins riche que la nôtre. Les escargots figurent parmi les plats phares de la gastronomie française et nous mangeons des crustacés, symboles de luxe chez nous mais considérés par certains comme les équivalents des vers de terre ou des cloportes.

Envisager les protéines issues d’un élevage d’insectes montrent le problème de notre production de viande bovine. En Asie, une partie de la population vit pourtant très bien sans consommer de viandes, depuis l’avènement de certains courants religieux ancestraux.

Ces quelques éléments de réflexion montrent à quel point notre propre alimentation reste largement méconnue. Les différences venues d’autres cultures  « barbares » attirent alors les foudres de la population lorsqu’elles mettent en avant nos propres contradictions. Comme lorsqu’on nous critique sur la quantité de viande consommée par les Belges chaque année, ou lorsqu’on se rend compte que notre façon de bouillir vivants les crustacés n’est pas forcément une méthode douce pour les tuer. La pizza, le tacos ou les frites sont certains exemples que l’alimentation peut rapprocher les cultures et leurs peuples. En ouvrant la bouche, mais également son esprit.

Ne pas aimer un aliment ou sa préparation reste universel. Mais utiliser ce rejet pour l’apposer à une culture ou un peuple tout entier révèle un racisme latent qui peut mener à des violences (comme des appels aux meurtres sur les réseaux sociaux). La culture culinaire occidentale évolue, bien plus vite qu’on le croit, et s’enrichit des rencontres avec ses voisins. Exiger d’eux qu’ils changent leurs habitudes alimentaires, sans même se remettre en question, nous placent dans une attitude ethnocentrée proche du colonialisme. Un mal trop puissant que pour laisser passer des blagues jugées inoffensives ou des pétitions naïves.